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Enquête Enquête La révolution par la dérégulation 36 37 N°952 - Mars 2017 N°952 - Mars 2017 La révolution par la dérégulation Uber va-t-il tuer les transporteurs ? Les camions autonomes font peur aux conducteurs routiers, qui voient en eux un danger pour leur métier. Mais la profession ferait mieux de se méfier d'un danger bien plus grand qui pourrait tout déréguler. Ce péril se nomme Uber Freight. Explication. Lorsque nous avons fait nos premiers reportages sur la conduite « autonome », vous avez été nombreux à vous alarmer sur le devenir du métier de conducteurs routiers, un peu à la manière des canuts de Lyon qui voyaient dans les premières machines automatiques des remplaçants de l'homme par des automates. Mais de toute évidence, si la conduite autonome des camions est une réalité, les camions ne rouleront pas sur nos autoroutes sans conducteur avant bien des années. Dans l'état actuel des choses, les dispositifs de conduite autonome sont davantage destinés à décharger les conducteurs des manœuvres répétitives (comme la conduite sur autoroute ou dans les embouteillages), pour ne lui laisser que la partie noble du métier : la gestion du chargement, la sécurité et la conduite globale de leur ensemble lorsque les choses se compliquent... La profession de routier a déjà bien évolué. Les « chauffeurs » sur les premiers véhicules à vapeur sont devenus par la suite des « conducteurs ». Avec la conduite autonome, ils devraient passer au stade de « responsables de transport et de sécurité ». Certes, la transformation est majeure, mais pas fondamentale. Plus près de nous, une véritable révolution (et le mot est faible) pourrait bien surgir. Tapie dans l'ombre, elle a déjà commencé à tisser sa toile, sous le nom d'Uber Freight. Oui, il s'agit bien du même Uber qui a promis aux conducteurs de voiture de devenir leur propre maitre et de bien gagner leur vie, avec en prime la possibilité de travailler uniquement lorsqu'ils le souhaitent. Bref, le rêve ! Les promesses, comme d'habitude, n'engagent que ceux qui veulent bien y croire. Très vite, ces conducteurs de VTC ont déchanté... La commission de 20 % qu'Uber a appliquée pour se lancer est très vite passée à 25 % sans concertation, réduisant les conducteurs au sous-prolétariat. Pour garder la tête hors de l'eau, croulant sous les factures impossibles à régler, ils sont contraints de faire un nombre outrancier d'heures. Fin janvier, la grève qui a défrayé la chronique en pleines vacances de Noël n'avait toujours pas infléchi le despotisme dont Uber use. Simple prise de contact en attendant plus... A cette même période, le Père Noël a laissé la place au diable sous l'aspect d'un portail internet baptisé « Uber Freight », qui pourrait bien changer la forme même du transport. Certes, ce site est aujourd'hui d'un minimalisme discret. Pour l'instant, il ne vous propose que de laisser votre adresse internet afin de pouvoir vous informer par la suite. Une adresse mail de contact, une photo de poids lourd vu du ciel, et c'est tout. Uber Freight invite l'internaute à rester en contact (« keep in touch ») et joue le mystère. Le véritable lancement devrait avoir lieu courant 2017, mais quand exactement, mystère ! Bref, une formule discrète d'inscription pour un service à venir de transport longue distance par camion sans intermédiaire. Dans l'état actuel des choses, difficile d'en savoir plus. Il semble bien que compte tenu des problèmes rencontrés par Uber avec les VTC, l'entreprise américaine essaie de se faire discrète avec le transport routier. Des prix variant en fonction de l'offre et de la demande Uber Freight s'apparente à une marketplace qui mettra en relation des transporteurs et des clients, un peu comme une plate-forme de cocamionnage pour le fret, avec des prix variant en fonction de l'offre et de la demande. Uber applique ainsi à la mise en relation des transporteurs et des clients son modèle appliqué au transport de personnes, en touchant bien sûr sa commission au passage. Rien de révolutionnaire technologiquement parlant, mais avec la force de frappe commerciale de la société, le secteur du transport de marchandises pourrait être chamboulé par ses dictats autoritaires, comme cela se passe avec les VTC. Une hyper dérégulation Si les transporteurs ne regardent pas de plus près le système Uber Freight et ne se positionnent pas fortement dès aujourd'hui, ils pourraient avoir de très mauvaises surprises dans les prochaines années. D'après certains économistes du transport, l'arrivée d'Uber sur le secteur du TRM pourrait causer un véritable tsunami dans les entreprises de transport, mais aussi chez bien d'autres acteurs de la chaîne, comme par exemple les bourses de fret ou la logistique. Comme pour les VTC, on subodore que les prix du transport seront uniquement dictés par la demande... Pas très sain comme système ! Et ce n'est pas tout : Uber ne compte pas s'emparer uniquement du fret, qui n'est qu'une première marche dans ses projets ambitieux. Car cette société a investi beaucoup d'argent (680 millions de dollars, soit 633 M€) pour racheter Otto, une société californienne qui se propose de vendre un dispositif destiné à rendre autonome la conduite de tout camion via un kit adaptable. Ce faisant, le poids lourd devenu autonome par la grâce de ce kit est asservi à Uber. Pour démontrer la fiabilité du système, Otto s'est contenté de faire rouler un camion de distribution de bière Budweiser sans conducteur actif entre Ford Collins et Colorado Springs aux Etats-Unis en octobre dernier (voir LR n°949 p.64). D'après Uber et Otto, la livraison s'est faite sans problème, mais il faut savoir qu'aucun journaliste ou témoin crédible n'a été convié à cette démonstration pour en attester le bon déroulement. L'expérience d'Otto a bien évidemment été mise en avant par Uber sur son site internet. On y perçoit clairement le deuxième rêve de cette firme consistant à se passer d'un conducteur en le remplaçant par des ouvriers non spécialisés plus économiques. Uber explique sans ambages : « Avec Otto, on pourra convoyer du fret sur de longues distances en se libérant des impératifs liés au temps de repos des conducteurs. Cela ouvre une perspective des plus attractives pour les sociétés de transport »... Par cette seule déclaration, Uber dévoile son but final, en faisant miroiter de plus gros bénéfices pour les entreprises de transport. Nous on veut bien les croire, mais il y a fort à parier que comme pour les VTC, croire les promesses d'Uber est un doux rêve et que cette histoire de conduite autonome n'est qu'un songe destiné à s'emparer de la fonction d'affréteur et de transporteur et la réduire à sa plus simple expression. Cela se fera sur le dos d'artisans indépendants qui se feront exploiter. Cerise sur le gâteau, Uber les incitera fortement à acheter des kits de conduite autonome destinés à alléger les trop nombreuses heures de conduite nécessaires pour compenser les lourdes commissions réclamées par Uber. Et rien ne certifie que ce beau gadget sera utile, car pour ça il faudrait que la conduite autonome soit autorisée dans tous les Etats américains, mais aussi et surtout dans tous les pays du monde. Ce qui n'est pas d'une totale évidence ! • Jean RÉMEROND Aux Etats-Unis, Uber propose via sa filiale Otto un kit pour rendre autonome la conduite des camions... L'ubérisation du transport pourrait provoquer en Europe un véritable tsunami. Photo Fréor L'OTRE est la rare organisation professionnelle à s'être officiellement opposée au projet d'ubérisation des transports routiers de marchandises, à l'occasion d'une action contre l'écotaxe. Ça ne date donc pas d'hier... Photos X D.R. Uber Freight n'est pas le premier... Le système qu'Uber Freight veut importer en France et en Europe n'est pas une nouveauté. Aux USA, plusieurs sociétés (moins riches et célèbres) fonctionnent déjà sur le même principe. Le concept de transport qu'Uber Freight veut mettre en place sur le vieux continent est déjà appliqué aux Etats-Unis par plusieurs compagnies qui se placent comme un service d'intermédiation et appliquent des prix en fonction de l'offre et de la demande. Cargomatic, Hailo ou Lyft, par exemple, font office de « freight brokers » (courtiers de fret) et leur appli fonctionne déjà dans certains Etats américains à forte activité industrielle. Les premiers résultats montrent que les prix perçus par le transporteur sont tirés vers le bas sans aucune préoccupation de rentabilité et d'adéquation avec les coûts réels du transport, avec bien sûr un quart du prix du transport versé en commission pour Uber. L'argument d'Uber pour attirer les clients vers ses services porte bien sûr sur l'automatisation des véhicules par sa filiale Otto, qui explique : « La conduite automatique sera essentielle pour réduire les coûts salariaux... ». A ceux qui reprochent à Uber ses commissions de transport élevées, l'américain répond : « On reproche aux camions de rouler à vide. Nous, on les fait rouler en charge ! Avec Uber Freight, non seulement ils deviennent rentables, mais en plus ils polluent moins... ». La France n'échappe pas à l'ubérisation du transport Discrètement, plusieurs sites proposent déjà des dispositifs du type de celui qu'Uber veut lancer en France. Certains ont de gros moyens qui laissent entrevoir une dérégulation qui ne sera pas sans effet sur les entreprises et l'emploi. L'OTRE met en garde contre les dérives possibles de l'un d'entre eux, Convargo. « Grâce à la plateforme Convargo, les transporteurs peuvent accéder à des milliers d'offres de la part d'expéditeurs situés à proximité de leurs camions et rentabiliser ainsi leurs capacités de transports disponibles. Ils bénéficient également de la géolocalisation de l'ensemble de leur flotte, d'un paiement sous 30 jours, d'une facturation automatique ainsi que d'une assistance 7j/7 24h24 ». Dans une de ses récentes lettres d'information, l'OTRE alerte sur les annonces de ce type, qu'on voit fleurir sur le web. L'organisation patronale reconnaît qu'elles sont attirantes, mais dangereuses pour la profession. En effet cette nouvelle start-up qui a réussi à s'implanter en 2016 grâce à une levée de fonds de près d'1,5 M d'euros est ni plus ni moins une plateforme d'intermédiation, avec toutes les dérives que cela peut entrainer. « Comment ne pas s'inquiéter des risques que ferait peser l'exploitation par un tiers des données de géolocalisation vantée dans l'offre, souligne l'OTRE en s'adressant aux transporteurs traditionnels. En effet, n'importe quel spécialiste du data vous dira que sans le savoir et par ricochet, la localisation des lieux d'activité habituels des véhicules peut permettre d'identifier les clients des transporteurs qui utilisent la plateforme ». La fédé s'interroge : « Que se passerait-il alors si ladite plateforme débloquait des fonds pour lancer une armée de commerciaux pour démarcher vos clients ? En choisissant les flux de transport les plus lucratifs et en garantissant une forte croissance du site, elle serait en mesure de capter les marchés en les proposant ensuite au prix de transport le plus bas, massivement proposé aujourd'hui par la concurrence des pays de l'Est ». On est étonné de voir que de son coté, la FNTR reste très silencieuse à ce propos... La première livraison expérimentale d'Uber Freight s'est faite au service des bières Budweiser. Pour augmenter l'efficacité du dispositif qui consiste à se passer des intermédiares habituels, Uber suggère fortement aux transporteurs américains d'automatiser la conduite de leurs camions. Photos X D.R. TimoCom dit ne rien avoir à craindre d'Uber Freight La bourse européenne de fret TimoCom réagit à l'arrivée d'Uber sur le marché du transport de marchandise en émettant de sérieux doutes sur sa capacité à percer en Europe. Parmi les points qui incitent une bourse de fret européenne comme TimoCom (photo ci-contre) à ne pas s'inquiéter de l'avenir, il y a la question de la sécurité : « Comment une plate-forme destinée à des privés va-t-elle gérer les problèmes de sécurisation des opérations ? Car il faut se préserver des moutons noirs, et pour ça développer de gros moyens comme ceux que nous avons mis en place avec les professionnels. Avec des acteurs privés, ce sera une autre paire de manches ! ». L'autre problème qui se pose est celui de l'assurance du fret. Que se passera-t-il avec Uber en cas de marchandise endommagée, de retard ou de perte ? Dans quelle mesure une personne privée peut-elle en être rendu responsable d'un point de vue juridique ? De plus, contrairement au domaine du transport de passagers, l'optimisation des chargements est déjà bien implantée dans les usages du TRM. Cela offre un potentiel très réduit à de nouveaux intervenants comme Uber. Enfin, toujours selon TimoCom, il ne faut pas négliger le fait l'Europe est un assemblage de peuples et de cultures différentes, contrairement aux Etats-Unis. Adapter de façon uniforme un même concept à tous ces pays, sans interlocuteurs de différentes langues notamment, paraît voué à l'échec. Il ressort de tous ces obstacles que TimoCom ne se fait pas de souci sur son propre avenir. « Si on regarde les choses de près, on réalise que dans le transport de personnes, Uber n'a rien fait d'autre que de privatiser le partage de voiture, et ce faisant de créer des taxis sans licence. Cette zone grise n'a pas encore été éclaircie dans nombre de pays. En ce qui concerne le transport de marchandises, il ne s'agit plus d'une course urbaine à 25 €. Dans ce secteur, l'enjeu financier est autrement plus important et l'activité s'appuie sur des structures commerciales. Dans ce cadre, on ne peut s'autoriser de zone d'ombre ! » - MF Photo Fréor C'est sur ce tracteur Volvo que l'entreprise Otto teste aux Etats-Unis depuis bientôt un an la conduite autonome, dont Uber est chargé de faire la promotion. Photo X D.R.