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N°977 - Juin 2019 Portrait Bertrand Carlier, 50 ans « Je conduis juste pour le plaisir » Aujourd'hui adjoint de direction chez un commissionnaire de transport, Bertrand, 50 ans, avait mis en veilleuse depuis l'âge de 21 ans son amour du camion. La découverte récente d'un sérieux problème de santé lui a rappelé combien la vie et les rêves sont précieux. Il a donc décidé de « s'offrir » des vraies missions de transport au volant d'un camion dès qu'il peut prendre des congés sans solde sans nuire à l'activité qu'il exerce au quotidien. Rencontre. «A l'âge de 4 ans, en maternelle, j'ai commencé à faire des circuits en alignant des crayons de couleur pour matérialiser les routes. Petit à petit, j'ai constitué une collection de camions miniatures avec lesquels je jouais beaucoup. Ça s'est vraiment confirmé en CE2, avec un copain, Stéphane, dont le beau-père était routier. On passait pas mal de temps chez l'un et l'autre à pousser des petits camions ». Et pourtant, le milieu professionnel de ses parents était très éloigné de la route : sa mère était institutrice et son père ingénieur... Retour dans les années 80. Sur la route des vacances, ses sœurs se moquent de lui car le garçon se fait fort de reconnaître tous les modèles de poids lourds au regard, mais aussi à l'oreille. Malgré tout, cela reste une simple marotte. Bertrand suit une filière scolaire classique et passe un bac C. De son côté, Stéphane devient routier et roule pour son beau-père. C'est en fac de maths, en 1987, que Bertrand est rattrapé une première fois par sa passion : au bout de trois mois de cours, il lui paraît inconcevable de résister à l'appel de la route. Dans la mesure où il a le bac, ses parents le laissent libre de ses choix. CFP conducteur Il lâche donc la fac et passe CFP conducteur routier en quatre mois et demi à l'AFT de Villette-d'Anthon (38). Le beau-père et la mère de Stéphane, qui entretemps se sont installés en créant les Transports Simonin, le prennent en stage et lui font une promesse d'embauche. « J'ai roulé deux ans chez eux, affrété d'abord par TFE, puis par la Sceta. Dont quelques mois en ligne de nuit frigo entre Bourg-en-Bresse et Clermont-Ferrand, une semaine deux tours, une semaine trois tours. On faisait des amplitudes de 18 heures avec environ 9 heures de conduite ». Au bout de deux mois, Simonin initie Bertrand à l'international, d'abord en double avec lui. « Un lundi matin, on avait rendez-vous à 5 h au camion. Il est arrivé sans son sac et m'a confié les clés d'un F12 de 400 ch très récent. J'avais 19 ans et j'étais le roi du pétrole ! ». Le jeune homme parcourt la Suède, le Danemark, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, mais aussi les pays du Sud : Italie, Espagne, Portugal... DUT de transport-logistique L'aventure dure deux ans. Bertrand ne veut pas se laisser enfermer dans un métier et reprend ses études. Il ne faut pas y voir pour autant d'influence parentale : « Ils m'invitaient à suivre mon inspiration ». Il y a tout de même une cohérence, car il choisit un DUT de transport et logistique. Ces deux années à Paris et un an de service militaire en tant que moniteur auto-école sont complétés par une année à l'AFT de Poitiers pour devenir responsable d'agence ou adjoint de direction. « Le bon point, c'est que c'était en alternance, donc ancré dans le terrain. Je partageais mon temps entre Poitiers pour les cours et Paris pour mon stage à la Stef. J'y ai surtout déchargé les camions et fait des préparations de commande, mais après, ils m'ont gardé ». Envoyé vers l'exploitation de transport et la livraison, Bertrand co-organise le transport en tritempérature pour les restos Quick sur la moitié nord de la France. « Ce gros client représentait 150 t par jour, ce qui n'est pas énorme, avec le recul ». Progressivement, en huit ans à la Stef, Bertrand grimpe et occupe divers postes commerciaux, mais revient toujours au transport. « Parfois, quand les conducteurs manquaient à l'appel, je prenais le volant sur la région parisienne. Ça m'a toujours amusé. J'ai aussi eu l'occasion d'accompagner un transporteur devenu ami sur des tournées qu'il faisait pour nous en national. Il me laissait conduire de temps à autre, là encore pour mon plus grand plaisir ». Acheteur de transport En 2000, le cadre commence à se lasser de bosser en exploitation pure, avec les problèmes d'absence de conducteurs, les réveils la nuit, des permanences les jours fériés et certains samedis, etc. Depuis cinq ans, il est en couple, et il a besoin d'un peu d'air. L'appel d'un ancien de sa promotion de 3e année à l'AFT lui donne de nouvelles perspectives. « Il m'a proposé de le rejoindre chez Altavia pour être acheteur de transport. Je n'ai pas hésité : ça me donnait l'occasion de passer du côté des chargeurs, où ma connaissance des transporteurs pouvait être très utile ». Car Altavia est un groupe de comm' qui fait fabriquer 800 t de catalogues et autres flyers publicitaires chaque jour, pour des clients retailers comme Carrefour, Auchan, Système U. Pour acheminer ça, il faut au bas mot 40 camions par jour, qui chargent dans les imprimeries et livrent chez Adrexo ou Mediapost. Il incombe ensuite à ces entreprises de déposer les imprimés publicitaires dans nos boîtes aux lettres. Cela représente 400 livraisons par jour du lundi au vendredi, ainsi que des chargements du lundi au samedi dans diverses imprimeries de toute l'Europe. « Les enjeux sont colossaux ! Une palette, c'est 5 000 imprimés ! Etant en bout de chaîne, on n'a pas le droit à l'erreur ». Le besoin de transport est tel qu'Altavia s'est doté d'une entité spécifique, Altavia Optitrans, un commissionnaire de transport dont Bertrand est aujourd'hui adjoint de direction. « On n'a pas de camions en propre. Les entreprises de transport qui collaborent avec nous sont référencées par région. Comme les transporteurs français ont une activité internationale qui s'est beaucoup amoindrie (8 % contre 50 % en 2000), on est bien obligés de faire appel à des transporteurs étrangers, surtout allemands ou belges pour la partie Nord. Notre division de Lyon, par contre, n'a pas d'autre choix que de faire travailler des transporteurs de l'Est ». Quand les transporteurs réguliers d'Altavia n'ont pas une capacité suffisante, la société utilise aussi les bourses de fret. « On a même été approchés par les plates-formes numériques, qui font la promesse d'un service plus performant que le nôtre... Personnellement j'ai de gros doutes, car le métier reste un métier de contact, de négos au quotidien et de partenariats. Mais je peux me tromper, et que l'on assiste peu à peu à l'ubérisation du transport... ». Prof en master Bertrand tient à préciser qu'il a une deuxième casquette professionnelle : « Je donne trente heures de cours par an sur l'achat de transport routier en France, en master gestion des opérations logistiques, dans les universités d'Aix-en-Provence et de Troyes ». Ce module qu'il a créé lui-même, Bertrand l'applique aussi en interne : « Ça nous permet de familiariser nos clients aux contraintes du transport : RSE, réglementation, etc. Il faut bien qu'ils comprennent qu'un camion qui part de Bruxelles à telle heure ne peut pas être à Marseille le lendemain, par exemple ». Bertrand n'a donc qu'à se féliciter du chemin parcouru... Cependant, son bonheur n'est pas total : « Mon travail est virtuel. On ne voit pas un camion, pas une palette... ». Une nouvelle est déterminante : en 2015, on lui diagnostique un sérieux problème de santé, qui provoque en lui un déclic et l'oblige à remettre les choses en perspective. Encore sous le choc de la nouvelle, Bertrand appelle un ex-collègue de la Stef qui a monté une boîte avec sa femme. « Adelaïau Transports a aujourd'hui 20 à 25 camions, rien que des bahuts décorés, pour lui synonymes d'image de marque. Tout ce que j'aime : Cet ancien collègue m'a emmené faire un tour... Ça sentait le gazole et j'étais heureux ». Il ressent alors une urgence : renouer avec la conduite. « Ça m'est revenu dans la tête comme un boomerang ». Un pur plaisir Le projet met six mois à mûrir, avec une détermination sans faille. « J'ai passé en 2017 (à 49 ans) ma première FCO, et en 2018, j'ai pris deux fois deux semaines sans solde pour rouler chez un transporteur en national. La passion, que j'avais mise de côté une nouvelle fois, m'a rattrapé, et je me suis fait un plaisir de dingue à refaire la route. Depuis, je fais ça dès que possible, quand mon travail le permet. Personne au bureau ne le sait, sauf ma patronne bien évidemment, qui est quelqu'un de formidable ». Trouver le bon transporteur n'a pas été simple... Pendant quelque temps, Bertrand en cherche un prêt à le faire rouler le week-end. « Les premiers retours ont été négatifs. Il faut dire que je postulais pour des week-ends prolongés, puisque c'était mon seul temps libre. Ça s'est avéré compliqué à mettre en place pour un patron. J'ai aussi eu l'idée d'accompagner quelqu'un en double juste pour le plaisir, mais ça n'existe pas : on ne peut avoir une carte conducteur et ne pas être payé ». Enfin, un transporteur, Marc Schubel Transports et Service (91) se déclare intéressé pour des remplacements de conducteurs en congés et l'invite à faire un tour de 10 km avec lui en semi-remorque, histoire de vérifier qu'il n'a pas perdu la main. Drôle de hasard, Bertrand connaît indirectement ce transporteur : « Il y a trente ans, j'ai planté en douane avec un jeune de chez Schubel en Suède, avec lequel j'ai sympathisé », s'amuse-t-il. Le courant passe. « J'ai fait 4 semaines l'été dernier et deux jours avant les fêtes de Noël et début janvier, quand les conducteurs sont encore en vacances. C'est sympa, deux jours, mais ça vaut à peine le coup de faire son lit et d'amener ses affaires ! On s'est mis d'accord sur 4 à 5 semaines au total par an, avec une souplesse appréciable. Travailler en prenant des congés sans solde, quand je suis libre de toute activité, c'est la seule solution viable ». Schubel lui fait confiance et lui confie du travail agréable (une tournée par la nationale), avec du bon matériel. Leur collaboration démarre la semaine précédant la Coupe du monde 2018 de foot, pendant 15 jours en juillet dernier, en faisant du Paris - Rhône-Alpes. Puis, un mois plus tard, il reprend le manche en rentrant de Grèce, en emmenant sa fille de 15 ans, Noémie, pour lui faire comprendre ce qui le fait vibrer. « Elle a tout aimé, sauf la douche dans la station-service ! ». Sa préférence : refaire des lignes qu'il connaît, où il a déjà pris ses repères. L'idéal pour lui, c'est d'éviter les autoroutes. « Regarder le paysage, rouler sur la N6 ou la N7 et traverser les villages, j'adore. Et je finis par me lier avec d'autres conducteurs de la ligne ». Pour la nuit, Bertrand a ses habitudes. Car marchandise sensible ou pas, le fait que la semi soit plombée attire l'œil. Dans les parkings gardés Donc soit il va sur un parking sécurisé (Schubel a pris un abonnement), soit il s'arrête dans la cour de ferme d'un pote, en pleine campagne. « D'autant que sur les parkings d'autoroute, l'ambiance a changé avec les chauffeurs étrangers. Les gars parlent mal l'anglais, donc c'est compliqué de discuter », souligne Bertrand. Chacun y trouve son compte, se réjouit-il, dégustant ces moments comme s'il faisait l'école buissonnière : « Le transporteur bouche des trous au planning, et moi je tombe sur des tournées hebdomadaires sympa. En plus, je suis payé pour ces bons moments ! Et comme je prends ces semaines en plus de mes vacances, ma femme et ma fille trouvent super que je m'éclate ainsi. Mais il faut reconnaitre que si toutes ces absences sont possibles, c'est grâce à ma femme : non seulement elle comprend, mais elle assure derrière à la maison ». Que du bonheur... Texte : Marie Fréor - photos : Fréor et X D.R. L'évolution du métier en trente ans Bertrand a un statut privilégié de témoin : après trente ans sans conduire de camion, il a pris un recul qui lui permet d'évaluer l'évolution du métier. «Pour l'instant, Marc Schubel m'a confié trois Scania R 450, un Volvo FH 500et un Renault T 480. Ce qui frappe avant tout, c'est leur confort... Il est sans commune mesure par rapport à ceux, pourtant récents, que je conduisais à travers l'Europe quand j'avais 20 ans. Les boites auto, c'est tellement agréable quand on a connu les B12 manuelles avec relais et étage (même si ces boites étaient déjà beaucoup plus confortables d'utilisation que les boites non synchro que les anciens de l'époque avaient eues) ». Obligé de dormir la nuit Le tachygraphe numérique, qui a remplacé les disques papier, est bien sûr l'autre grand changement qu'a vécu Bertrand. Pour lui, il y a du pour et du contre : « Aujourd'hui, le tachygraphe te rappelle à l'ordre en cas de dépassement, et n'offre aucune souplesse. Par contre, la nuit, tu es obligé de dormir, davantage qu'à l'époque... Non seulement parce que c'est confortable, mais aussi parce qu'on ne peut plus mettre deux disques ! ». Moins reluisant, le manque de places sur les parkings dès 17-18 h, mais aussi les problèmes de vols, d'effraction, de découpages de bâches... De son côté, la géolocalisation, qui fait pester certains conducteurs, ne pose aucun problème à Bertrand : « C'est sur qu'avant, quand tu descendais à Lisbonne, ton premier contact avec ton patron était le mercredi, une fois que tu étais en douane. Le deuxième, quand tu étais vide, et le troisième quand tu étais chargé ». Adieu cibi Il déplore par ailleurs la disparition de la cibi : « Je ne comprends pas pourquoi c'est fini. C'était tellement agréable de demander à quelqu'un que tu croises quel est le meilleur resto du coin, où se trouve l'usine où tu dois aller, ou bien tout simplement de faire un bout de route ensemble ! Il y avait du lien, en plus de la solidarité ». Et puis le quotidien des conducteurs n'est plus du tout rythmé par les mêmes rites : dans les années 80, il n'y avait ni portable, ni chaussures de sécurité, ni clés à récupérer à l'accueil, ni sac à laisser dans la cabine, ni téléphone interdit sur le site... « Les protocoles de sécurité chez les chargeurs sont hallucinants ! », constate ce témoin privilégié. Autre point de regret : certains Relais Routiers qui ferment à 15 h le vendredi , et la chaleur humaine qui n'y est plus aussi flagrante, selon Bertrand. Quant à la prolifération des Vul polonais, Bertrand trouve que c'est une vraie catastrophe, et même extrêmement dangereux compte tenu qu'ils ne sont pas soumis à la règlementation. Une chose est sûre : en trente ans, la faculté de conduire un camion ne s'oublie pas ! « La première fois, j'étais assez bluffé : c'est comme si j'étais descendu du bahut la veille... Les manœuvres, c'est passé comme une lettre à la poste. J'étais le premier étonné. J'ai tout de même frotté une fois (curieusement après plus de 12 000 km, chez un client que je connais bien), et j'ai vraiment été vexé d'abimer le matériel. Mais bon, il n'y a que celui qui ne fait rien... ». Marc Schubel Transports et Service C'est Marc Schubel Transports et Service qui a offert à Bertrand de prendre régulièrement des bouffées d'air en l'employant quinze jours par ci, quinze jours par là. Entreprise à taille humaine, la société de Marc Schubel est basée à Fontenay-les-Briis, après Montlhéry (91). Depuis cinq ans, la gestion est passée aux mains du fils du fondateur, qui s'appelle aussi Marc. L'employeur occasionnel de Bertrand Carlier a soixante-dix camions, dont 50 % de Scania (3 au gaz), des Volvo et des Renault, ainsi qu'un Iveco gaz. Il possède un atelier intégré. Alors que cette société familiale (qui a su le rester) faisait du transport international jusqu'au début des années 2000, elle s'est rabattue sur le national depuis, et se diversifie en TP et plateau, car les chantiers sont une activité florissante dans la région parisienne. « On a laissé l'international d'abord aux Portugais et aux Espagnols, puis aux entreprises de l'Est. Avec les disparités européennes, il est devenu impossible de rester compétitifs », déplore Marc Schubel. Les Transports Schubel sont en croissance continue. « Notre force ? La qualité de notre service (ponctualité, sérieux, sécurité, matériel peu polluant), mais aussi le fait qu'on ait su se diversifier : hormis le TP et le plateau, on fait de la distribution alimentaire en frais (avec des semis qu'on loue) et en sec. Pour Intermarché, par exemple, on transporte en amont et en aval ». Autre point fort : certains des conducteurs, particulièrement qualifiés, sont prêts à passer du régional en national ou vice-versa si besoin. Une aide précieuse dans ce secteur frappé par une pénurie de chauffeurs... Pour lui faire comprendre ce qui le fait vibrer sur la route, il a pu emmener deux jours sa fille de 15 ans.