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N°975 - Avril 2019 Portrait Patricia Morel, 44 ans, routière médiatisée Finaliste à Koh-Lanta Patricia Morel, conductrice en international, mère de trois enfants, a remporté un grand défi en arrivant jusqu'à l'avant-finale de la compétition Koh-Lanta Raja Ampat en 2011, soutenue sur son blog par un grand nombre de routiers... Aujourd'hui, sa détermination l'a amenée à créer sa propre boîte. Au volant de son utilitaire à cabine, on la prendrait pour une Polonaise ! Patricia est une routière dotée d'une volonté de fer. On peut en être sûr : elle sait se sortir de toutes les situations ! Pour preuve, sa participation deux années de suite à la compétition Koh-Lanta. En 2011, alors qu'elle était parvenue à l'avant-finale à Raja Ampat (Indonésie), elle a été sélectionnée parmi les aventuriers au palmarès le plus impressionnant pour la revanche qui se déroulait au Cambodge l'année suivante. Les conditions de survie pour les candidats y furent encore plus difficiles que sur les premières éditions, car ils y étaient privés de rations de riz et de possibilité de faire du feu. Patricia a été éliminée alors qu'elle avait tenu jusqu'au milieu de l'épreuve, mais elle est prête à recommencer dès qu'on le lui proposera ! Aujourd'hui, sept ans plus tard, elle n'a rien perdu de son mordant et après plus de 20 ans au volant d'un PL, elle vient de s'installer à son compte dans un créneau qu'elle estime plein de potentiel : la messagerie... « J'ai arrêté l'école à 15 ans, fait des ménages et des petits boulots. Mon père était routier en national, et j'ai toujours rêvé de faire ce métier. Il m'emmenait avec lui, mais ne voulait pas qu'une femme fasse ce boulot ». Il en fallait plus pour décourager Patricia ! Pour elle, pas question de faire autre chose... Seulement, elle savait qu'il fallait attendre d'avoir 21 ans pour passer ses permis, à moins de passer par la case CAP PL, ce qu'elle ne souhaitait pas trop. Alors, de 19 à 21 ans, Patricia ronge son frein en devenant animatrice sportives dans des centres de sport, auprès d'enfants qui viennent y passer une semaine. Prouver sa motivation A 21 ans, elle entame enfin sa danse de séduction auprès de l'ANPE de l'époque, qui n'aboutit qu'un an plus tard, car entretemps elle doit se soumettre à des tests psychotechniques, à des stages en entreprise pour s'assurer de sa motivation, etc. Il faut dire que c'était il y a plus de vingt ans ! Elle passe ses permis lourds « en catimini » en 1997, sans que son père soit au courant. « A peine le papier remis par l'examinateur en poche, sans attendre le vrai permis EC, je suis partie en frigo chez Madrias, à Brive ». Il faut dire qu'a bien préparé son coup, Patricia : renseignements pris, elle est allée démarcher ce transporteur, qui embauche et dont les conducteurs partent à la semaine, en grand régional. « Moi, le métier, je ne le concevais qu'en découchant tous les soirs. J'ai débarqué une première fois chez René Madrias sans CV, au culot, déterminée comme pas possible ». Madrias ne fait pas difficulté pour l'embaucher, et la fait partir trois jours en double équipage avec le conducteur référent, pour la tester. « J'y suis restée près de dix ans, jusqu'en 2006 ! Au début, j'avais un vieux Volvo FH 420. Je roulais beaucoup la nuit et le week-end, et le plus loin que j'allais, c'était la Belgique ou la Hollande, mais trop rarement ! ». Ses deux premiers fils (qui ont aujourd'hui 25 et 23 ans), sont encore petits à ce moment-là. Elle les emmène avec elle pendant les vacances. « Mon mari, avec qui la relation était très chaotique, était parti. C'est ma mère qui s'occupait de mes enfants chez moi, à Cahors. D'ailleurs, elle y est toujours ! ». Pour rouler de jour et passer en international, il lui faut changer d'employeur. « La nuit, c'était devenu trop lourd ! », se souvient-elle. Madrias lui accorde une rupture conventionnelle, ce qui lui permet de tenir six mois au chômage, le temps d'être admise dans la boîte qu'elle convoite : Dufaur, à Toulouse, qui envoie ses conducteurs jusqu'en Pologne. « Quand je me suis déplacée à Toulouse pour postuler, à 100 km de chez moi, le patron m'a fait savoir qu'il ne voulait pas de femme : selon lui, c'était comme mettre une poule au milieu des coqs ! ». Alors elle lui rétorque : « Je ne bougerai pas tant que vous ne m'aurez pas reçue ». Epaté par sa volonté, il l'écoute, bien que n'ayant pas de poste à pourvoir. Elle lui explique alors qu'elle n'est là que pour subvenir aux besoins de ses enfants... et promet de revenir. « On était en novembre 2006, et j'ai attendu juin. Je savais qu'il allait mettre des conducteurs en vacances. Quand le bon moment est arrivé, j'ai pris ma valise, et suis repartie à l'assaut ». Mis devant le fait accompli, Paul Dufaur n'a plus vraiment le choix : il lui fait un contrat et la met le jour-même à l'épreuve avec le camion le plus pourri du parc, un Scania 420. Autre façon de tester sa détermination : le premier trajet que le transporteur lui impose la fait charger à Paris et livrer 17 clients en deux jours sur Paris-Bayonne. « Sans le savoir, j'étais géolocalisée. L'exploitation m'a appelée à Bayonne, m'a demandé de recharger et de rentrer. Le souci, c'est j'ai crevé sur la route. Evidemment, à cet endroit-là le téléphone ne passait pas... ». Patricia met alors une heure et demie à changer la roue toute seule, en demandant une barre de fer à un vieux paysan pour faire appui sur les écrous, qui n'avaient pas été dévissés depuis des années. « Quand le téléphone est passé et que Paul Dufaur m'a engueulée à cause du retard, je lui ai expliqué ce qui s'était passé ». Le patron est sceptique : « T'as vraiment changé le pneu ? Rentre, on va causer ! ». Convaincu par sa débrouillardise Dans la cour de l'entreprise, Patricia est sommée de lui faire la démonstration d'un démontage de roue. « Quand j'ai commencé à déboulonner, il m'a dit OK, je te signe un CDI ! ». Finalement, les incidents peuvent parfois être de grands bienfaits... A partir de là, Dufaur fait une confiance aveugle à la jeune femme, sans pour autant prendre d'autres conductrices. « La Pologne, ça me faisait partir trois à quatre semaines sans rentrer. Un souvenir inoubliable, même si c'était dur pour les enfants. Mais on allait aussi beaucoup au Danemark, en Espagne, aux Pays-Bas, un peu en Grande-Bretagne... ». Deux ans après ses débuts chez Dufaur, Patricia donne naissance à Mattéo, en 2008. Cet événement ne la détourne pas pour autant de la route. « J'ai conduit jusqu'à 7 mois de grossesse, et j'ai repris quand Mattéo avait un mois et demi, en l'emmenant avec moi jusqu'à l'âge où il a dû rentrer à l'école. Changer les couches et donner le biberon, ce n'était pas un problème... On en a vu, du pays ! ». Pendant toutes ces années, une fois le camion en sécurité, elle emmène Matéo visiter les environs le week-end. « À Paris, par exemple, on allait à Eurodisney. À Amsterdam, on allait se balader sur les canaux ». 40 jours pour Koh Lanta En 2011, quand Patricia parvient à se faire sélectionner pour Koh Lanta, il lui faut s'absenter 40 jours ! « Paul Dufaur est lui-même un aventurier (il fait en ce moment le tour du monde en voilier), alors il a bien compris et on s'est arrangés : j'ai pris ces jours sur mes repos compensateurs. Ça tombait de toute façon en hiver, au moment où il y avait moins de travail ». Son plus grand regret : n'avoir pas décroché les 100 000 € remportés par le gagnant. Cette somme, elle aurait aimé l'investir dans la construction d'un petit chalet pour sa maman, qui devait se contenter d'une caravane au fond du jardin. Et côté professionnel, ça l'aurait bien aidée à monter sa société, six ans plus tard. « Car depuis, je suis devenue grand-mère : j'ai un petit fils qui a aujourd'hui 3 ans. C'est ça qui m'a donné envie d'être à la maison dès qu'on a besoin de moi, comme ma mère à l'époque. Pour ça, il fallait que je sois ma propre patronne ». Découchés toute la semaine dans un Movano Aujourd'hui, Patricia dit être la seule Française à faire de l'express en national et international au volant d'un Opel Movano 3,5 t avec une couchette ! « Je découche toute la semaine. Ils me prennent pour l'un d'entre eux quand ils me croisent ! ». Evidemment, un poids lourd, c'est tellement plus confortable ! Mais l'intérêt d'un utilitaire, c'est qu'on peut conduire autant d'heures qu'on veut, puisqu'il n'y a pas de tachy intégré. Et surtout, selon Patricia, les petites palettes et les express, ça rapporte plus que les grosses palettes. « C'est le délai qui fait le prix ! Par exemple, je suis récemment partie à 16 h de Cahors et ai livré à Parme en Italie à 8 h le lendemain, pour 5 000 € l'aller-retour : dans cette spécialité, on fait payer les kilomètres retour à vide ». Elle trouve ses courses via B2P et Chronotruck. « Le fait d'être française m'a aidée à me construire mon petit réseau. Et puis je n'hésite pas à aller prospecter les grandes entreprises d'express pour qu'ils me sous-traitent des missions ». Quand il s'agit juste d'un colis, elle prend sa voiture. « C'est ce qu'on appelle le taxi-colis. Par exemple, un jour j'ai juste dû livrer une enveloppe le lendemain à Amsterdam ». Malgré les diverses ponctions de l'Etat (Urssaff et autres), Patricia arrive à s'en sortir à peu près, du moins pour l'instant. « Ce qui me désavantage vraiment, c'est que je n'ai pas droit à l'exonération sur la TIPP, alors que les taxis l'ont ! ». En tout cas, elle comprend mieux aujourd'hui toutes les recommandations de son ex-patron à propos du péage, du gazole, etc. pour la trentaine de camions de chez Dufaur : « Il nous faisait faire des stages d'écoconduite. Je faisais aussi bien du bâché que du transport combiné ou du frigo, en Daf XF 480 ou en Iveco Stralis, toujours très récents. On soignait le matériel ». Le camion lui manque tellement qu'une fois qu'elle aura construit un vrai réseau, Patricia compte bien remplacer son Movano par un poids lourd. « En ciblant les bons clients, ça devrait marcher ! ». Avec ses 3 fils Jason, Jordan et Mattéo, et son petit-fils Kalvyn. C'est pour être plus disponible qu'en PL que Patricia s'est installée à son compte en transport express. Patricia est très reconnaissante à Paul Dufaur, le patron chez qui elle a pu faire de la très longue distance : pour ses deux participations à Koh Lanta, il lui a accordé les 40 jours dont elle avait besoin. Il la comprend d'autant mieux qu'il est aussi un aventurier... Mattéo (au fond) a eu la chance de passer ses trois premières années dans le camion que Patricia conduisait chez Dufaur. Texte : Marie Fréor · Photos : X D.R.