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41 N°953 - Avril 2017 N°953 - Avril 2017 Reportage Course-poursuite à 130 km/h Reportage Course-poursuite à 130 km/h 40 Les chauffards de l'A7 mis au pas Au lendemain des 24 heures du Mans camions, deux passionnés de tuning se sont offert une course-poursuite sur l'A7 au volant de leur 40-tonnes, à plus de 130 km/h. A l'issue d'une méticuleuse enquête policière, nous avons appris par quoi ces délinquants ont été trahis. La scène se déroule le 15 octobre 2016, lors d'une nuit rendue électrique par le tonnerre. Les pluies orageuses inondent l'A7 mais, entre Bollène et Avignon, la chaussée enfin sèche libère les instincts les plus vils. Roco(1), jeune artisan de 30 ans, redescend comme tous les deux jours sur Le Pontet (84) avec de la messagerie, avant de recharger des salades dans son frigo. Au volant de son Scania V8 débridé et décoré à l'image d'un film (australien) où la violence routière se déchaine, le jeune impétueux affirme son pouvoir. Ceux qui croisent son chemin sont prévenus. Sur les flancs du camion, on peut lire (en anglais) que l'on a affaire à un « guerrier de la route ». Malheureusement, cet abruti qui se prend pour un « intercepteur» (en anglais sur la visière) se fait doubler à 110 km/h par Marec(1), un convoyeur marseillais de 50 ans, qui ne sait pas lire l'anglais et s'avère tout aussi immature et inconscient. Il met les autres usagers de la route en grand danger... Au volant de son Scania R 560, Marec aime rouler vite, en retirant le fusible du limiteur de vitesse. Il estime qu'à cette vitesse, on ne peut pas l'identifier car il assure la livraison de semi-remorques neuves pour le compte d'un carrossier allemand, aux couleurs d'entreprises françaises. Cette nuit-là, c'est Roco qui se charge d'identifier celui qui lui fait l'affront de rouler plus vite que lui. Après un appel de phares rageur, avec ses deux rampes, soit dix feux longue portée rajoutés, Roco déconnecte un fil à l'arrière du tachy, déplacé à portée de main. Ni vu ni connu ? Pas tout à fait car les quatre lettres de son diminutif s'illuminent en rouge, au-dessus de la plaque d'immatriculation de son frigo ! Avant Orange, profitant du raccordement (4 voies) de l'A7 à l'A9, en slalomant entre les autres routiers médusés, il double Marec à 120 km/h, toutes sirènes hurlantes. Marec ne se laisse pas impressionner : il actionne sa rampe de 6 phares, au passage devant les caméras du centre du contrôle du trafic de Vinci Autoroutes (photo au centre). C'est pas malin ! Comme dans « Fury road », son film préféré A Courthézon, il repasse Roco à 130 km/h. Mais ce dernier profite du freinage d'urgence devant le radar de Bédarrides. A l'accélération, Roco remporte le duel, avant de sortir au péage d'Avignon à 3 h 27. Roco pense qu'aucun de ces excès n'a été enregistré sur son tachy, déconnecté. Lancé dans sa course folle, il ignore que ses « exploits » sont filmés par un autre usager, effaré par une telle prise de risques. Un réveil douloureux Les images viennent à peine de rejoindre d'autres films amateurs sur youtube (du genre « 110 km/h pour un routier de la mort » ou « sur l'autoroute la nuit ») qu'elles sont déjà visionnées par le major Magitteri, un CRS marseillais spécialisé dans la traque des grands excès routiers dans tout le sud de France (voir LR n°946). Vérifier les éléments d'une vidéo, établir d'incontestables preuves et obtenir des aveux, voilà un challenge auquel ne résiste pas un véritable enquêteur de police. Ses services lancent une réquisition auprès de Vinci Autoroutes afin de s'assurer (images à l'appui) que le Scania noir est bien sorti à 3 h 27 à Avignon. Il dispose ainsi de l'immatriculation. Et avec son heure de rentrée sur l'A7 à Vienne (38), il sait que Roco affiche déjà une moyenne supérieure aux 90 km/h réglementaires. De quoi aviser le procureur local et lancer une enquête. Le relevé de tous les passages Vinci livrent aussi tous les parcours, toutes les habitudes de Roco. Le camionneur est localisé au Min de Chateaurenard, où il sera réveillé peu avant midi. Surpris et un brin arrogant, Roco découvre l'arrivée d'une deuxième voiture (banalisée cette fois). ce qui porte à six le nombre de policiers autour du Scania. Ça rigole déjà moins ! Puisqu'il a seulement déconnecté son limiteur en commettant ses excès, il se sent invulnérable. Mais le major n'a pas perdu de temps. Il dispose déjà d'images de la police municipale locale. Et manque de chance, aux horaires où passe son Scania, Roco est à plusieurs reprises en position repos. Il joue donc également avec le générateur d'impulsion. « Oui, un gars m'a fait une queue de poisson, alors je me suis garé sur la BAU et j'ai mis un aimant pour le rattraper et rouler plus vite que lui ! », concède Roco. Le fraudeur est invité à rejoindre le centre Pyrame de Salon-de-Provence (13) afin d'exiger l'expertise de « Marco la Science » (voir LR n°947 p.36). L'expert s'esclaffe : « Préparé comme il est avec deux lignes d'échappement, impossible de se glisser sous le Scania pour placer un aimant. Le conducteur a plutôt extrait le boitier (tachy) pour retirer un branchement. On le voit bien au code anomalie qui apparaît ». Pour sauver ses salades Roco implore de reporter l'expertise, car il doit sauver l'heure de son rechargement de « salades ». Et le major va l'apprendre à ses dépens, les salades, c'est le domaine de Roco. Il revient la semaine suivante avec un nouveau tachy (2 000 € alors que le sien était en règle) sans les données. Tout a été effacé. Son centre agréé aurait dû garder l'ancien, mais le générateur d'impulsion et l'UEV sont partis à la benne. Le CD Rom des données que le transporteur doit conserver pour un éventuel contrôle en entreprise de la Dreal : envolé par la fenêtre ! Le major lui prouve qu'il a déconnecté et rebranché son chrono en roulant. La reprise de l'écriture du stylet est si brusque qu'elle équivaut à faire passer son Scania de 0 à 90 km/h en une seconde. Mieux que la Ferrari de Vettel ! Acculé, Roco passe aux aveux : « Oui j'ai fait le con. J'ai bien roulé à 132 km/h, sur la 3e file en neutralisant à l'occasion le générateur (aucune vitesse enregistrée) et le limiteur ». Alors que son tachy était débranché, Roco a été confondu par la vitesse, enregistrée (à 130 km/h) sur le R560 de Marec, qu'il reconnait avoir doublé juste avant de sortir à Avignon. Un joli coup de billard à trois bandes, digne de l'inspecteur Columbo ! Pour un artisan, être convoqué en correctionnel pour une fraude (jusqu'à 30 000 € et ou un an d'emprisonnement), à 42 km/h au-dessus des limites (retrait de permis avec ou sans sursis), ça peut coûter très cher ! Entretemps et par souci d'équité, le Major s'est occupé du sort de Marec, le convoyeur... atteint d'amnésie, lui aussi. Le major avise le procureur d'Aix-en-Provence (13). L'immatriculation de la semi est un « W » garage. Contactés, le PDG de la filiale française du carrossier et le transporteur « client » lâchent le nom du sous-traitant. Ils en découvrent de belles ! Des scandales en cascade La semi aurait dû être déjà livrée bien avant, à Grenoble. Mais le convoyeur a rajouté 1 500 km (au compteur de roue de la semi) pour livrer du fret (non sans dégâts), car son patron convoyeur, attestataire, a possédé une boîte de transport. C'est illégal. Une double facturation (fret et convoyage) qui permet de casser les prix ! La police locale sera saisie. Les vitesses du Scania (privé du limiteur de vitesse) ont bien été enregistrées, à 114 km/h de moyenne cette nuit-là. Si le chauffeur roule si vite, c'est aussi que son patron le paie illégalement, au forfait. Ainsi chargé, Marec a dévalé (sous la pluie) le col du Grand Bœuf à 142 km/h, à 1 h 52 du matin ! Lui aussi, comme Roco père de famille, va implorer les juges pour garder permis et travail. A la barre du tribunal correctionnel, les deux fous de « tuning » prennent enfin conscience que pour un quart d'heure de folie, ils risquent de tout perdre. Si cela avait au moins le mérite de faire réfléchir les autres amateurs de surenchère en tous genres. • Christian FLETCHER Pour placer un aimant, il ne fallait pas être gros (surtout en tractant un frigo) et ne pas avoir deux lignes d'échappement de chaque côté. Pour ce délit, le fraudeur encourt l'immobilisation, jusqu'à 30 000 € d'amendes et un an de prison. Photos X D.R. Photos X D.R. Le retrait de ce fusible entraine le non-fonctionnement du limiteur de vitesse. Chez Pyrame (13), « Marco la science » livre son expertise afin de localiser les commandes et les télécommandes qui désactivent les tachys. De Toulouse à Nice, les équipes du commandant Christophe Depousier, dont celle du Major Magitteri (ci-dessous), traquent nuit et jour les grands excès.