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Technique Camions Euro 6 roulant sans AdBlue 68 69 N°952 - Mars 2017 N°952 - Mars 2017 Technique Camions Euro 6 roulant sans AdBlue Le scandale des moteurs truqués Le scandale des millions de moteurs truqués par le groupe Volkswagen et ses différentes marques de voitures n'est peut-être qu'un miniscandale par rapport à celui des camions qui roulent sans AdBlue. Un reportage sur une grande chaîne allemande a relancé l'histoire. Explication. Il y a un peu plus de six mois, nos reporters ont découvert que de nombreux camions roulent sans AdBlue (voir LR n°947 p.76). Cela se fait par le biais d'un brouillage informatique dans les calculateurs, grâce à la présence d'un logiciel pirate. Celui-ci supprime l'alerte de sécurité qui, en détectant l'absence d'AdBlue, devrait placer le moteur en situation de sauvegarde par une réduction drastique de son régime. En percevant l'alerte qui se déclenche en temps normal quand le niveau d'AdBlue baisse, le conducteur est censé faire le plein de cet additif, ce qui permet au camion de retrouver toutes ses capacités (montée en régime, puissance et couple normaux). Nous avions questionné le ministre des transports, Alain Vidalies, lors d'un contrôle routier en septembre dernier. Il découvrait ce type de magouille (parmi d'autres), mais nous avait toutefois expliqué qu'il allait se préoccuper de ces pratiques. Vidalies a certes exposé à Bruxelles le fruit du travail des contrôleurs terrestres français, mais comme c'est très souvent le cas, plus de sept mois plus tard, rien n'a bougé en termes de contrôles ciblés sur le terrain, et le dossier a été presque totalement enterré au ministère. Un reportage sur la télé allemande Mais il se pourrait bien qu'il ressorte, car fin janvier 2017, la puissante chaine de télévision allemande publique ZDF a publié un reportage en prime time sur les magouilleurs aux normes antipollution et aux camions qui roulent sans AdBlue. ZDF « révèle » ce que nous vous avions expliqué en octobre : « selon l'enquête menée par l'université d'Heidelberg et d'une fédération de transporteurs, Camion pro, pas moins de 20 % des camions circulant en Allemagne et venant de l'Est de l'Europe circulent avec des rejets polluants très élevés. Car ils n'utilisent pas d'AdBlue dans leurs camions ». Si notre reportage dans Les Routiers était passé inaperçu (sauf auprès des pouvoirs publics qui n'en avaient pas tenu compte), il n'en est pas de même pour celui de ZDF, qui a fait mouche. D'autant que dans la foulée, la presse allemande, déjà touchée par le scandale des moteurs truqués du groupe Volkswagen, s'est emparée du sujet. On a pu lire des articles dans Der Spiegel ou sur le site de Verkehrs Rundschau (l'équivalent outre-Rhin de L'Officiel des transporteurs). Du coup, là, ça commence à bouger... Le sujet des moteurs bidouillés pour économiser de l'AdBlue a très vite pris de l'ampleur hors des frontières de l'Allemagne. En France, c'est le quotidien financier Les Echos qui l'a repris en premier, suivi par Le Parisien, L'Usine Nouvelle, etc. Bref, il est devenu difficile d'ignorer ce que nous considérons comme une catastrophe écologique... Dans cette histoire, le plus inquiétant est que l'étude de l'université d'Heidelberg, sortie il y a plus d'un an, n'ait été reprise dans la grande presse que maintenant. Du côté des pouvoirs publics français, mais aussi européens, malgré une mise en garde du ministre par les contrôleurs terrestres il y a plus de six mois (voir LR n°947 - octobre 2016, p.54-56), rien ne semble avoir bougé depuis, ou presque. Notre enquête a tout de même incité le ministère à envoyer une lettre aux transporteurs ainsi libellée : « Dites à vos usagers de ne pas jouer avec les dispositifs qui permettent de rouler sans AdBlue ». Une fois de plus, cet avertissement est dans la réaction et pas dans l'action, car si les contrôleurs terrestres sont au courant, il ne leur a pas été donné massivement les moyens d'agir. Depuis l'automne dernier, les ventes de logiciels baptisés « AdBlue emulator » ou « Adblue-killer » se sont envolées sur internet. Après avoir été très utilisés dans les pays de l'Est et en Allemagne, ces logiciels pirates ont envahi toute l'Europe. Bien sûr, la France n'est pas à la traîne ! Certaines brigades de gendarmerie intervenant sur autoroute commencent à s'intéresser particulièrement à la détection de ces systèmes de triche aux normes antipollution, mais elles ne sont pas très nombreuses. La plupart des brigades contactées nous ont expliqué que leurs priorités sont autre part et que dans la plupart des cas, sans le matériel nécessaire, ils sont « inopérants ! » sur cette infraction. L'une des explications est simple : « Les centres de vérification agréés pour les contrôlographes sont dans l'incapacité de détecter les logiciels pirates tueurs d'AdBlue. Le constat de l'infraction ne peut être réalisé que par un concessionnaire disposant de ??la'' valise informatique ». Ce faisant, les brigades concernées renvoient la balle aux points de service de la marque du véhicule incriminé. Une autre explication est tout aussi inquiétante : « A cause du plan Vigipirate, on est en réduction de personnel et on ne peut pas être partout à la fois. Cela dit, on a signalé aux autorités que de plus en plus de camions semblent rouler au gazole détaxé et sans AdBlue. Il nous a été répondu qu'on verrait plus tard et qu'en ce moment les autorités ont mieux à faire que ça... ». Dans le reportage de la télé allemande, un tricheur de l'Est déclare ouvertement : « Pas besoin d'avoir peur en Allemagne. La police ne connaît pas le système ». Attention, en France les choses sont en train de changer et devant l'inflation du nombre des tricheurs, la riposte se prépare semble-t-il avec des dispositifs testés dans plusieurs brigades. Espérons que ces nouvelles valises de détection équiperont de plus en plus de contrôleurs, pour que ce scandale écologique cesse enfin. • Jean BLANC Pour éviter d'avoir à faire le plein d'AdBlue, certains transporteurs véreux font appel à des logiciels qu'ils achètent sur Internet et qui courcircuitent l'alerte de sécurité. En octobre 2016, nous avions levé le lièvre des dispositifs tueurs d'AdBlue, à l'indifférence générale. Il a fallu que la télé s'en mêle pour qu'on en reparle... Photos Fréor X D.R. Pas d'AdBlue = dégâts La marque à l'étoile et d'autres constructeurs avec lesquels nous nous sommes entretenus expliquent que si le non-usage de l'AdBlue ne fait pas de dégâts importants sur le moteur, l'absence de liquide dépollueur a par contre des effets importants sur d'autres éléments. Cela détruit en effet tout le dispositif de dépollution et d'injection de l'AdBlue et implique de changer l'ensemble pompe, filtration, etc. Soit une réparation d'environ 1 000 à 1 500 € HT suivant les marques... Il faut donc se méfier des prétendus spécialistes selon lesquels l'absence d'AdBlue est anodine. Dernière minute : Attention, les choses changent Au moment de boucler cette enquête, nous apprenons que les pouvoirs publics sont en train de bouger et que le ministère se remue pour voir cesser le scandale des camions hyper polluants. C'est par le plus pur des hasards que nous venons d'apprendre, au moment de finir ce journal, que les choses sont en train de changer depuis notre premier papier sur les dispositifs « tueurs d'AdBlue »... Ce changement se présente sous la forme de mallettes informatiques à l'essai chez les contrôleurs pour détecter les informations erronées que peuvent délivrer les OBU (On board unit) des camions. Devant l'ampleur des triches signalées par les contrôleurs terrestres, le ministère des Transports n'a donc pas, comme on aurait pu le croire, les deux pieds dans le même sabot... Ainsi, des mallettes sont en test et il semble qu'elles aient donné entière satisfaction et permis de détecter de nombreux fraudeurs. La preuve : une vingtaine de nouvelles mallettes vont bientôt être mises en circulation. Avant l'arrivée de ces moyens de détection adaptés, les contrôleurs devaient amener les camions qui présentaient des anomalies dans la concession représentant la marque du camion. C'est là, via le matériel du constructeur, que l'infraction était (ou est encore) constatée. Avec ces nouveaux outils, les tricheurs ne sont donc plus autant à l'abri qu'ils pourraient le croire. Comment fonctionne la réduction catalytique Pour arriver aux intraitables normes Euro 6, les motoristes ont travaillé avec les chimistes. Car il fallait trouver la solution d'additif permettant de neutraliser la nocivité des gaz d'échappement rejetés par les moteurs. Ils ont mis au point des systèmes combinant la réinsufflation des gaz (EGR) et l'injection d'urée (SCR), sans oublier les filtres à particules (FAP). Le principe de la réduction catalytique sélective consiste à ajouter un agent réducteur communément appelé urée, ou AdBlue (son appellation commerciale, qui est une marque déposée). L'urée agit sur NOx des gaz d'échappement, c'est-à-dire sur les résidus et dégradations de la combustion du carburant. Au contact des hautes températures de combustion, ces résidus se mêlent aux atomes d'azote et d'oxygène de l'air pour former du dioxyde d'azote (NO2). Non seulement ce gaz est irritant pour les poumons, mais, sous l'action des rayons UV du soleil, il se transforme à son tour en ozone, un gaz nocif. L'AdBlue est une solution d'ammoniac (NH3) qui, en présence d'oxygène (O2), transforme les NOx en azote (N2) et en eau (H2O). Mais l'ammoniac pose des problèmes importants de sécurité. C'est donc une solution aqueuse à base d'urée qui est utilisée. L'AdBlue est injecté dans le conduit d'échappement en amont du catalyseur SCR. Sous l'action de la chaleur, l'urée se décompose en dioxyde de carbone (CO2) et en ammoniac. Celui-ci réagit à son tour avec les oxydes d'azote. Ce dispositif est complété par un filtre à particules chargé de les neutraliser par le biais d'un filtre. Le système de distribution d'AdBlue est compliqué : quand il n'est pas alimenté, il se colmate... Plutôt qu'un long discours très savant, ce croquis montre comment la ligne d'échappement détruit les NOx et les particules dangereuses. Qu'en dit-on chez Volvo ? De toute évidence, les constructeurs tombent des nues quand on leur parle de dispositifs « tueurs d'AdBlue », tant le risque pris par les fraudeurs est disproportionné par rapport au gain retiré. Au Volvo Truck Center Bretagne-Atlantique, à Rennes, l'histoire du logiciel pirate permettant de court-circuiter l'AdBlue est quasi inconnue. « Il faut dire que les routes de Bretagne ne sont pas la première cible des contrôleurs terrestres, sachant qu'on n'a pas de péages, qui sont les lieux de prédilection pour ces opérations », souligne Christophe Tharrault, le DG de Volvo Bretagne. Ajoutons à cela que les routiers de l'Est n'y sont pas monnaie courante, d'autant que les activités spécifiquement bretonnes (la marée et le transport d'animaux vivants) sont réalisées par des locaux compte-tenu de la rigueur qu'elles exigent. Toutefois, le réceptionniste atelier se souvient qu'un jour, un camion polonais amené au centre de Rennes par les contrôleurs pour des fraudes au temps de conduite ont non seulement dévoilé un capteur de vitesse trafiqué pour tromper le tachygraphe, mais aussi des anomalies au niveau de la consommation d'AdBlue du camion depuis sa mise en circulation comparativement à son kilométrage total. Des informations qui se retrouvent inscrites dans la mémoire intrinsèque du camion, via l'analyse des boîtiers du véhicule (photo ci-dessous). « J'ai vraiment du mal à saisir l'intérêt qu'aurait un transporteur à faire une telle intervention sur son camion, sachant que ce système fait forcément sauter la garantie du véhicule quand on le découvre, et doit poser des problèmes au contrôle technique ! », souligne Gérard Gastineau, le responsable atelier de Volvo Rennes. Cela laisse penser que dans les pays de l'Est, où cette pratique a commencé, toute la chaîne est vérolée et corrompue... - MF La valise de diagnostic permet d'analyser en profondeur les codes erreur comme celui qu'engendre un manque d'AdBlue. Le responsable atelier de Volvo Rennes nous montre l'un des boîtiers véhicules où sont stockées les informations depuis la mise en circulation du véhicule. Si la quantité d'AdBlue consommée ne correspond pas au kilométrage, l'info y est consignée. Photos Fréor Cette petite pièce injecte la quantité d'AdBlue nécessaire en fonction de la qualité et de la quantité des gaz d'échappement. Deux fois plus nocif que les moteurs VW truqués En utilisant les dispositifs tueurs d'AdBlue, les transporteurs véreux font coup double : ils économisent l'AdBlue et malgré la grosse pollution qu'ils produisent, ils paient le tarif plus avantageux des camions Euro 6 lors du prélèvement de la taxe en Allemagne et en Belgique ! L'avantage économique des transporteurs véreux est double : d'un côté ils n'ont pas besoin d'acheter du liquide dépolluant ; d'un autre ils paient moins cher la « Maut », le péage routier des camions en Allemagne étant au prorata du niveau de pollution (son barème est établi en fonction des rejets polluants). Pourtant, en termes de pollution, les camions truqués se situent à un niveau plus ou moins égal à un Euro 3 des années 2000 ! Ce sont ainsi 110 millions d'euros de recettes de péage qui partent en fumée tous les ans, selon les calculs du professeur Kay Mitusch, de l'université d'Heidelberg. Les experts de l'environnement estiment en outre que le dommage environnemental est de 14 000 t d'oxyde d'azote par an. C'est plus du double des effets liés à la tromperie attribuée à Volkswagen avec ses moteurs manipulés ! Un mutisme étonnant chez les constructeurs Que le ministre ne soit pas au courant de la triche à l'AdBlue, rien d'étonnant. Il est plus surprenant que peu de marques de camions questionnées sur ce sujet aient accepté de s'exprimer... Tous les constructeurs de véhicules industriels font des grandes déclarations la main sur le cœur: faire baisser la pollution est un sujet de première importance pour eux. Pourtant, lorsqu'on les questionne sur l'existence des dispositifs évitant l'usage d'AdBlue et faisant des camions de gros pollueurs, il n'y a plus personne... sauf Daf, Scania et Mercedes, qui sont les seules marques à avoir bien voulu répondre à nos questions. La marque néerlandaise comme l'allemande et la suédoise semblent bien au courant de la magouille opérée par les logiciels pirates. Pour Mercedes, des alertes ont été lancées dès 1990 (avec l'apparition de l'additif AdBlue) auprès du réseau et des points de service pour mettre au point des systèmes de vérification simple à l'encontre des véhicules ne respectant pas les normes environnementales. Suite à notre enquête on reconnaît chez Mercedes avoir testé des logiciels qui leurrent les ordinateurs de bords. « Toutefois, affirment les ingénieurs à l'étoile, ces dispositifs ne sont montables que sur les Euro 4 et 5. L'usine les a rendus inopérants sur les Euros 6 ». Chez Scania, dès que la fraude est détectée, la non-conformité est signalée au propriétaire, qui prend la responsabilité de ne pas faire ce qu'il faut pour obtenir un retour à la normale. De leur coté, la très grande majorité des brigades de police reconnaissent ne pas savoir les détecter. Chez Mercedes (comme chez les autres constructeurs), ces systèmes sont détectés par la « valise ». Celle-ci émet des messages d'erreur, dans certains cas peu compréhensibles par le garage, mais que les maisons-mères savent déchiffrer. Mercedes rappelle d'ailleurs que durant les stages de formation de son réseau, elle forme ses spécialistes à la détection de ces codes d'erreur. Au moment de l'arrivée de l'AdBlue, Mercedes proposait à ses concessionnaires ce dispositif pour s'assurer que l'additif était conforme au cahier des charges. Merci routiers.com C'est en pleine période de repos annuel que notre confrère routiers.com a eu vent de ce qui pourrait être le plus grand scandale écologique de tous les temps. C'est Camion Pro, une organisation de transporteurs allemands, qui a tiré le premier la sonnette d'alarme en annonçant que 20 % des camions roulant en Allemagne utilisent des dispositifs piratant l'ordinateur de bord pour simuler l'usage de l'AdBlue. Une info prestement reprise par notre confrère www.routiers.com. Quelques mois après l'annonce, après vérification et enquête, nous avons pris la relève dans nos colonnes (voir LR n°947). Depuis, l'utilisation de ces dispositifs s'est très largement répandue, jusqu'à devenir un véritable problème de santé publique. Malgré l'arrivée dans les brigades de nouveaux moyens de détection, ça n'a pas l'air d'inquiéter plus que ça les pouvoirs publics, qui ont pourtant décidé de s'attaquer tous azimuts aux méfaits du diesel. Généralement, l'AdBlue est vendu par bidons. Toutefois, des stations comme AS24 le vendent à la pompe. Les députés à la ramasse ! Pour répondre au problème de la vente en ligne des dispositifs permettant de se passer de l'AdBlue, notre ex-ministre de l'Ecologie prépare une loi pour interdire sa vente sur internet. Si une loi avait un effet pour arrêter les ventes d'objets illicites, on le saurait ! Delphine Batho, Danielle Auroi et Jean-Paul Chanteguet ont rédigé une proposition de résolution européenne comportant les mesures qui devraient selon eux être prises au niveau européen pour garantir le respect des normes antipollution par les constructeurs. Dans cette demande à la Commission européenne, les députés réclament « une intervention plus déterminée à l'égard de l'utilisation du AdBlue Emulator Box, le logiciel truqueur destiné à mettre hors service le système de traitement des Nox sur les camions, qui est en vente libre sur Internet ». Ils expriment le vœu que la vente en ligne de ce dispositif soit interdite. Voilà qui montre combien nos braves députés sont en déconnection avec la réalité. : si une loi pouvait arrêter les ventes d'objets illicites sur le net, cela se saurait ! Cette résolution doit encore faire l'objet d'un examen en commission, et au moment où on boucle le journal, on n'en sait pas plus sur le vote qui devrait avoir eu lieu. Il serait peut être plus simple de renforcer les contrôles routiers en donnant les moyens d'agir aux forces de l'ordre et aux contrôleurs. Le responsable des contrôles de Vierzon, Aurélien Laplace, fait découvrir au ministre la façon dont l'AdBlue est court-circuité. C'était à l'automne 2016... Le réservoir d'AdBlue est toujours doté d'une goulotte spéciale et d'un capuchon bleu, pour éviter les confusions. Photos Fréor 73 N°952 - Mars 2017